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Arthur Rimbaud (1854 - 1891) avait-il eu une correspondance secrète avec Rainer Maria Rilke (1875 - 1926) ? Si ce dernier donnait quelques conseils érudits à un certain monsieur Kappus, il tenait sans aucun doute du premier la nécessité d'exister pour son art et de vivre comme si le temps n'avait pas d'emprise sur lui. Rimbaud n'avait pas la prudence de son successeur. Ce n'était pas non plus le météore qu'on a bien voulu nous faire croire : de 1870 à 1875, Rimbaud écrit son oeuvre. Inutile de tergiverser : lorsque le temps n'a pas d'emprise sur vous et que vous vouez votre vie entière à votre art, l'essentiel peut être dit en quelques heures comme en quelques années. Et Rimbaud n'a pas tourné autour du pot ; il a plongé dedans. Son pot à lui, ce fut dans un premier la poésie. De toute manière, la poésie de l'époque, en pleine crise d'adolescence, avait bien besoin d'un représentant digne de ce nom. C'est Rimbaud qui incarnat le rôle de la Poésie. Il en a payé son écot avec un brio inégalé.

Ensuite, Rimbaud passa le reste de son existence à attendre que les questions effleurées à sa naissance prennent la forme de la sagesse prédite par Rilke. Mais, ce fut dans ces moments là que le temps eut de l'emprise sur Rimbaud ; redevenu banausos, il s'essaya à être un parmi le commun des mortels. Cependant, le mal était déjà fait et, triste de sort que celui de la reconnaissance littéraire qui ignore les uns qui veulent y goûter et encense les autres qui la fuient : le monde peut aujourd'hui s'émerveiller devant quelques chefs-d'oeuvre de la poésie.

Poésies

C'est là que Rimbaud a tué les auteurs de son siècle, portant un coup fatal à tout ce que les autres avant lui avaient entrepris. Rimbaud atteint en quelques vers la quintessence de l'Art, avec une maturité qui tourne le conformisme en dérision (Ophélie) :
    Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles
    La blanche Ophélia flotte comme un grand lys
Voilà qui sonne bien ! Mais attendez, Arthur prépare quelques mots ravissants... dont lui seul à le secret :
    Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, ô pauvre Folle !
    Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
    Tes grandes visions étranglaient ta parole
    - Et l'Infini terrible effara ton oeil bleu !

Le petit Rimbaud aime déjà la pro-vocation (tiens marrant, on croirait lire un philosophe des temps modernes qui invente un mot en ajoutant un tiret entre la préfixe et la racine !) et ne s'en cache pas (Venus Anadyomène) :
    D'une vieille baignoire émerge, lent et bête,
    Avec des déficits assez mal ravaudés ;
    [...]
    - Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
    Belle hideusement d'un ulcère à l'anus


Bravo l'artiste, pour toute cette poésie. Mais c'est ça Rimbaud : un gamin un peu fou fou qui a découvert à sa puberté qu'écrire des vers latins ne suffisait pas ; il fallait chanter l'adolescence à l'humanité toute entière, avec insolence, avec ironie, avec effronterie ! (Roman) :
    On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.

Rimbaud aime par dessus tout la peinture. C'est un poète, d'accord, mais c'est surtout un peintre des mots. Et même, c'est un coloriste des mots. N'ayons pas peur des comparaisons : pour moi, Rimbaud est à la poésie, ce qu'Eugène Delacroix est à la peinture. Non, vous n'êtes pas dans un test de quotient intellectuel (sinon vous vous êtes bigrement égaré), mais sur un simple blog... (Le Mal) :

    Tandis que les crachats rouges de la mitraille
    Sifflent tout le jour par l'infini ciel bleu ;
    Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
    Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Ou encore, l'incroyable quatrain dédié à la déesse égyptienne Nout :

    L'étoile a pleuré rose au coeur de tes oreilles,
    L'infini roulé blanc de ta nuque à tes reins
    La mer a perlé rousse à tes mammes vermeilles
    Et l'Homme saigné noir à ton flanc souverain.
   
Non, ne cherchez pas cette dernière interprétation, c'est personnel. Mais cela ne fait pas de mal de croire ce que l'on veut... Pour en finir avec les couleurs, je ne citerai pas Les Voyelles.

Pour en finir avec Poésies, je ne peux pas oublier Le Dormeur du Val, daté d'Octobre 1870 : "Les pieds dans les glaïeuls, il dort". C'est-y pas beau tout ça ! Non, franchement, comment voulez-vous reprendre votre terne existence après avoir côtoyé les mots pénétrants de cet ouvrage ? Comment ? Ne regardez plus le monde de la même façon, cela en vaut vraiment la peine. Voilà ce que l'impétueux Rimbaud a compris trop tôt ; il en arrive à des conclusions que nous ne comprendrons au mieux qu'à la fin de notre existence. C'est cela avoir un train d'avance. On peut dire que pour son existence, il a mis la charrue avant les boeufs, le petit Arthur (et vous comprendrez cette expression comme vous voudrez !).

Une Saison en Enfer

Non, ce n'est pas le titre du dernier film produit par Tarantino ou un énième super-production sur la guerre du Viet Nam. Quoique... Ce recueil sort en 1873. Rimbaud a 19 ans à cette époque. Rappelez-vous, vos 19 ans. Vous ne faisiez rien ? Normal, vous ne viviez pas encore. Rimbaud, lui, qui savait que le temps n'avait pas d'emprise sur lui, a fondé le renouveau de la poésie. Rien que cela ! Mais pas que cela !
Claude Lévi-Strauss et ses Tristes Tropiques n'ont qu'à aller se rhabiller (pourquoi lui ? c'est gratuit !) : Rimbaud piétine l'occidentalisme, le christianisme, les enfers et tout ce qui passe à ce moment là sous sa plume. Il piétine, non, il achève, il détruit. Il fallait que les choses soient claires.

    Il faut être absolument moderne.

Rimbaud, c'est la révolte. On a déjà entendu ça... C'est dans sa Saison en Enfer que le poète nous fait sa crise post-pubère, mais il entraîne avec lui une bonne partie du monde littéraire, peut-être de l'humanité, qui en cette fin de 1873 fait une belle crise de puberté, avant que la voix ne s'enraille en 1914 et que les boutons n'éclatent en 1939.

Illuminations

Rimbaud, c'est le Nostradamus de la poésie. Il le prouve avec ces Illuminations excellentes. Pour vous en convaincre, relisez Solde, relisez Villes, relisez Démocratie. Sachez écouter les poètes, ce sont les yeux et les oreilles de votre temps et des temps à venir. Ce sont les véritables guides. Sachez les discerner, parmi la foule. Car dans la beauté des mots, ils exposent le monde. Sachez les comprendre, avant qu'ils ne disparaissent, avant qu'ils ne s'exilent.

    Je suis un inventeur bien autrement méritant que tous ceux qui m'ont précédé ;

Et vous qui ne connaissez plus une multiplication par coeur, qui n'apprenez plus aucun numéro de téléphone, qui ne retenez pas même les paroles de vos chansons préférées. Si vous ne deviez apprendre qu'une seule chose, apprenez, par coeur, Génie. Et, dans les moments difficiles, dans ces instants intenses qui ne nous sont pas épargnés dans une existence sereine, sachez réciter ce chant divin qui, n'en doutons pas, sauvera l'essence de votre être.
Tag(s) : #Poésie

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