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4 / 5

 

Une lecture performative !

 

On peut considérer que l’intensité de ma lecture de L’Histoire de Pi a été entièrement calquée sur l’architecture de l’ouvrage : d’abord, une lecture enjouée et teintée de la douce innocence de celui qui découvre un monde où l’Homme et le monde animal partagent une existence paisible mais existence emplie d’une puissance sauvage. Puis, vint le drame, l’errance et la pénibilité, la souffrance de la lecture ; une sorte d’abandon, de défiance, un retour en arrière, la longueur de l’histoire à l’image de la longueur du naufrage ; une écriture performative sans précédent, dont on doute à cet instant que l’auteur y soit pour quelque chose : il n’est en effet pas bien compliqué de perdre un lecteur dans l’histoire d’un naufrage, où, tout est immédiatement incroyable, où il ne se passe plus grand-chose d’intéressant à part regarder les étoiles et les nuages qui passent, où survivre tient du miracle et où finalement d’improbable rencontres rythmes la fin de l’errance. Enfin, vint le dénouement, tout en finesse et subtilité. Un fiat lux indéniable qui illumine le roman entier et le transforme en fable (voilà donc pourquoi tout le monde parlait de « fable » pour cette histoire). Sans cette dernière partie, le roman perd tout son sel. Il ne faut pas lâcher prise, il faut persévérer, comme Pi Patel.


La structure du roman, en trois parties et cent chapitres, forme un équilibre idéal : Toronto et Pondichéry, précédé par une Note de l’auteur absolument géniale, présente le héros Piscine Molitor Patel, dit Pi Patel, fils du directeur du zoo de Pondichéry et dont la vie est bercée entre ses trois religions (islam, christianisme et hindouisme) et le monde animal du zoo. L’enfant est brillant mais instable, cela se sent dès les premières lignes. C’est surtout un enfant croyant, et qui ne comprend pas pourquoi telle ou telle religion serait plus crédible que l’autre, puisqu’il faut y croire à l’exclusion des autres. Martel pose ici les prémisses de sa fable, avec un style délectable, mais déjà quelques longueurs.

 

Le corps du roman est consacré au naufrage à proprement parler, dans un Océan Pacifique qui, une fois de plus, ne porte pas bien son nom. La paix, Pi ne la connaîtra jamais à bord de son radeau de fortune accroché à un canot de sauvetage dérivant avec à son bord une faune impitoyable. Mais déjà cette histoire semble incroyable… mais après tout… on entend de tout, dans les faits divers. Pourquoi ne pas croire en celle-ci ?

Le dénouement se fait à l’Hôpital Benito Juarez Tomatlan, Mexique, où sur cinq petits chapitres, Yann Martel donne les clés de son ouvrage à un lecteur qui jubile enfin. C’est une histoire de croyance, mais pas de religion. C’est une histoire où l’invraisemblable cruauté du monde animal cache une cruauté bien pire encore, et qui pourtant, loin de ramener l’être humain à ce qu’il devrait être, montre à quel point les armes dont il dispose sont de loin les plus puissantes : une volonté implacable d’exister et un imaginaire salvateur en toute situation.

 

L'analyse

 

Sans aucun doute, ce livre mériterait certainement qu’on s’y attarde un peu plus. Il faudrait même que certains professeurs de littérature anglaise se pose la question de l’étudier ou de le mettre à leur programme scolaire.

 

Compte tenu du symbolisme présent dans le roman et dans la densité des informations disséminées par Yann Martel, j’ai supposé finalement que l’auteur n’avait rien laissé au hasard (la marque des Grands) : par exemple, le tigre, Richard Parker, tient son nom d’un personnage d’Edgar Allan Poe dans Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. Il s’agit, en effet, du jeune marin qui, échoué et mourrant de faim avec quelques compagnons d’infortune, propose : « en termes brefs, que l’un de nous fût sacrifié pour sauver l’existence des autres », rapporte le narrateur. Lors du tirage à la courte paille, c’est Richard Parker, celui qui avait donc proposé le cannibalisme, qui est choisi : « Je revins à temps de mon évanouissement pour voir le dénoûment de la tragédie et assister à la mort de celui qui, comme auteur de la proposition, était, pour ainsi dire, son propre meurtrier. »  Yann Martel a donc fait un clin d’œil au lecteur en le revoyant vers Poe.

 

Autre exemple significatif : le Tsimtsum. Le nom de ce navire japonais qui coule lamentablement dans l’océan pacifique est également le nom d’une théorie de la mystique juive, qui veut dire littéralement « Solitude ». Initialement, il n’existe qu’une réalité unique, c’est l’être de Dieu. Son premier acte est de se retirer en lui-même, pour laisser une place au monde. Cette contraction est le Tsimtsum.

 

Il y en a sans doute encore beaucoup, il faudrait creuser un peu…

 

Au final, un livre qui fera date

 

Yann Martel a effleuré le chef d’œuvre – à moins qu’il ne l’ait touché du doigt –, avec L’Histoire de Pi. En dépit de quelques longueurs (je n’ai pas « dévoré » ce livre) pendant le naufrage, l’introduction surtout, mais également le dénouement, tendent proprement au génie. Il y a également énormément à apprendre de ce livre, et les descriptions animales sont somptueuses (particulièrement, une description sublime de la hyène au chapitre 43). Un livre que je recommande à tous les amoureux des animaux, et des hommes…

 

Tag(s) : #Littérature canadienne

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