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Arthur Gordon Pym, l'intrépide

Le cercle faiblement lumineux d'une bougie oscillant sur les fines pages du vieux livre ; une odeur de cire, de sciure, de rhum frelaté et d'antiques relents de poisson émanant du pont de bois ; et cet effroyable sentiment de pouvoir mourir atrocement à chaque instant, mutilé par un éclat de bois, coulé par un naufrage sous le grain à "bas ris", dérouillé par un acte déloyal de mutinerie, capturé par une piraterie inopinée, avalé par une avarie surprenante mais probable, victime d'un empoisonnement sournois, découpé d'un coup de hache, ou desséché par la soif : tels sont les conditions déplorables et les inévitables tourments auxquels le lecteur sera confronté en se plongeant au coeur du récit des Aventures d'Arthur Gordon Pym.

Arthur Gordon Pym, de Nantucket, assuré d'obtenir l'héritage d'un aïeul fortuné, se lie d'amitié avec Auguste, fils d'un capitaine de navire. Les deux garçons sont bercés par les aventures marines et décident un soir, sans préparation, de prendre le large. Rapidement, ils sont pris dans une tempête qui détruit leur embarcation, et sont sauvés dans des conditions épiques par un baleinier dont l'équipage est tout bonnement fantomatique (I). Ayant frôlé la mort de très près, les deux jeunes décident, quelques mois plus tard, de s'embarquer à nouveau sur le Grampus, un brick devant mettre voile en juin 1827 pour une pêche à la baleine. Comme le père d'Arthur s'oppose à ce projet, Auguste propose à son plus jeune ami de cacher dans la cale du baleinier, et une fois que le navire sera suffisamment loin pour ne plus faire demi-tour, il pourrait se montrer. Arthur s'exécute, passe quelques jours dans l'obscurité de sa cale avec une cruche d'eau et quelques provisions, mais, en dehors d'une apparition furtive d'Auguste, n'a plus aucune nouvelle de son ami pendant plusieurs jours. En compagnie de Tigre, son terre-neuve, Arthur va tergiverser, dormir de faiblesse pendant plusieurs jours, avant de découvrir un mot laissé par Auguste, attaché à son chien (II). Après avoir trouvé plusieurs stratagèmes pour décrypter le message, Arthur, assoiffé et affaibli, est rejoint par Auguste (III). Ce dernier lui explique qu'une mutinerie a éclaté au quatrième jour de la traversé et qu'il a échappé à une mort certaine grâce à la bonté du maître cordier, Dirk Peters (IV), et comment, prisonnier, il résolut de lui écrire un message avec son sang sur une lettre attaché à Tigre (V).
La suite du résumé peut être consulté dans le lien Wikipedia (en fin d'article). J'ajouterai simplement l'évènement central du roman, qui a sans doute marqué Yann Martel dans la rédaction de son Histoire de Pi : la "Courte Paille", où Richard Parker, ayant proposé que l'un des survivants du naufrage soit sacrifié pour nourrir les trois autres, perd son tirage au sort. Chapitre central où Arthur Gordon Pym relate précisément ses états d'âme : particulièrement intéressant, surtout lorsque cette citation toute faite pour notre ami canadien surgit du texte de Poe.  « [...] et maintenant, que je dusse vivre ou mourir, les chances étaient précisément égales. En ce moment, toute la férocité du tigre s'empara de mon coeur, et je sentis contre Parker, mon semblable, mon pauvre camarade, la haine la plus intense et la plus diabolique. »


Poe manie avec une habileté maîtrisée les affres du sordide et détaille avec précision la vie à bord du brick, toujours dans ce qu'elle a de plus dangereux ou de plus effroyable : il aime côtoyer les morts et les fantômes. Par exemple, les baleiniers qui sauvent Arthur lors de sa première escapade avec Auguste, ressemblent en tout point à ces fameux marins du vaisseau hollandais qui revenait d'entre les enfers ; toujours dans la même veine, Arthur se déguise en revenant défiguré pour triturer les esprits ivres et crédules des mutins, le tout dans une atmosphère de tempête, sous un ciel sombre, avec le vent qui souffle comme un esprit malin et un navire qui tangue à en avoir le haut-le-coeur. Remarquablement, l'effroi est instillé habilement par l'auteur, afin de rendre plus intenable la situation du héros et plus incroyable la marche du destin, afin de tenir le lecteur en haleine car à chaque chapitre une nouvelle aventure aux limites de l'humanité. Oui, c'est cela, aux limites de l'humanité. Il faut croire que Poe a voulu savoir jusqu'à quel point l'être humain était capable de vivre. Cela pourrait paraître sordide, mais le héros de Poe ne se décourage pas, même dans les pires moments où il semble voir approcher, dans le noir de sa torpeur, la terrible faux luisante. Arthur G. Pym ne se laisse pas abattre et, même s'il occulte parfois son courage au profit de sa bonne étoile, sa seule raison d'exister est l'aventure, on le sent rapidement.

Toute la seconde moitié du roman, le seul écrit par le sudiste Poe, est consacré à des considérations, certes aventureuses, mais avant tout symboliques, sous couvert de précisions réalistes quasi-scientifiques :  digressions ornithologiques avec une énumération pertinente de l'ensemble des espèces pouvant être rencontrées dans l'océan Pacifique ou Antarctique ; digressions nautiques avec l'ensemble détaillé des manoeuvres bien connues des marins ; digressions cartographiques avec les positions de latitude et de longitude des îles Kerguelen, des Cochons ou encore de la fameuse île Tsalal ; digressions géologiques sur l'île de Tsalal... On sent bien l'influence qu'a pu exercer Edgar Poe sur un auteur comme Howard Philip Lovecraft.


Je m'accorde une sorte de prolongation de l'Histoire de Pi de Yann Martel en découvrant l'ouvrage qui est, d'une certaine manière, à l'origine du Booker Prize 2002. Inévitablement, les liens sont puissants : le naufrage du Grampus ; Gordon Pym, le héros, qui se retrouve seul avec Tigre, ici, un chien ; le personnage de Richard Parker, qui propose aux rescapés de manger l'un d'entres eux pour sauver les naufragés restants - et au passage, le cannibalisme de Richard Parker est comparable au terrible tigre de Bengale de Martel ; autant d'images extraites de l'oeuvre de Poe (et traduite avec une certaine musicalité par Baudelaire) qui sont évoquées aussi bien dans le tableau de Géricault (Le Radeau de la Méduse) que dans le roman du canadien.



Martel est allé plus loin dans le réalisme descriptif que ce qu'avait osé son illustre prédécesseur. Au compagnon canin, Martel propose un tigre de Bengale. Au coq, une ménagerie composée d'une hyène, d'un zèbre et d'un orang-outang. Aux naufrages successifs, il invoque une errance unique mais bien plus longue. Au cannibalisme introduit par Poe, il répond par la scatophagie de Pi Patel (mais il reprend d'une certaine manière le cannibalisme avec le cuisinier français). Il n'est pas inconcevable que Martel, ayant lu ou relu les aventures d'Arthur Gordon Pym, ait vu émerger de la trame du récit ce qui allait bientôt devenir un remarquable roman. Car l'unique roman de Poe a marqué un grand nombre d'écrivains et, en raison notamment, mais pas seulement, de la seconde partie du livre, a suscité une multitude d'interprétations.

Pourtant, tandis que notre contemporain s'est amusé à une écriture à base de soupçons de poésie, au risque de tomber sur quelques plages d'ennui ou de langueur - mais c'est là aussi toute la force de l'écriture performative de Martel -, Poe ne s'égare pas dans les limbes poétiques : chaque évènement sur la navire est un prétexte à une aventure, à une action, à un mouvement, à un enchaînement de causes conséquences, et lorsque le temps s'écoule lentement dans les aventures, le lecteur est malgré tout porté par un flux d'écriture constant et entraînant. Voilà donc le tour de force du talentueux Poe.

En définitive, je retrouve mon âme d'adolescent à suivre les aventures effroyables d'Arthur G. Pym et, une fois n'est pas coutume, la veine des flibustiers et des mutins méchants a réveillé le navigateur imaginaire qui sommeillait en moi... Ensuite, l'énigme fantastique de la fin du récit m'a moins tenu en haleine. J'avais trop l'impression de lire, de façon totalement justifiée, les prémisses de Dans l'abîme du Temps de Lovecraft, que je trouve plutôt soporifique (j'évoque uniquement la nouvelle, pas le livre éponyme qui comporte l'excellente nouvelle La maison de la sorcière).

Pour aller plus loin dans l'analyse même de ce livre, je vous conseille de jeter un oeil curieux sur l'excellent article Wikipedia correspondant : Les Aventures d'Arthur Gordon Pym.

Tag(s) : #Littérature américaine

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