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De Zanzibar au Cap

Le sous-titre de ce récit de voyage est explicite : « Un voyage en Afrique australe ». Comme indiqué sur la petite carte qui ouvre le récit, « les six Etats de la ligne de front - Tanzanie, Mozambique, Zambie, Zimbabwe, Angola, Botswana - se sont rassemblés sous ce label afin d'affirmer leur commune volonté de lutter contre le régime sud-africain. » Jean Rolin a parcouru la quasi-totalité de ces pays et couche sur le papier l'atmosphère si particulière qui émane de cette grande région de l'hémisphère sud.

Ainsi croque-t-il les images de son périple, à la manière d'un peintre : « Les passagers noirs s'étaient endormis immédiatement après l'appareillage, tout d'un bloc, comme victimes d'un sortilège, et si curieusement imbriqués les uns dans les autres, leurs corps entremêlés et répandus dans un si complet abandon, parfois sur plusieurs épaisseurs, qu'on eût dit l'oeuvre effroyable d'un peintre pompier qui sur la même toile serait parvenu à faire tenir ensemble la mort de Sardanapale, la mise au tombeau d'Attala, le radeau de la Méduse, les pestiférés de Jaffa et la Grèce se lamentant sur les ruines de Missolonghi. » Splendide !



















L'Afrique australe


Pour Jean Rolin, l'Afrique est un continent à part entière : « [...] si l'Afrique est le continent où les choses vieillissent le plus vite, c'est aussi celui où elles durent le plus longtemps. » Le temps n'a pas la même emprise sur les hommes que dans notre monde occidental. Les paysages sont tous plus resplendissants les uns que les autres, mais cette beauté comporte bien ses dangers (« Bien entendu, ni Alexi ni moi n'avons pensé à demander si le lac, en cet endroit, était exempt de crocodiles et de bilharziose »), et l'aventure y est omniprésente, dans la mesure où les moyens de transport sont tous plus aléatoires les uns que les autres.

La beauté sombre de la Ligne de Front

A quelques encablures du désert du Kalahari, dont le fleuve unique Okavango se déverse dans un delta intérieur en plein milieu des plaines arides, Jean Rolin détaille la géographie si intransigeante de ces rivières arides : « Toute la région est alimentée par un barrage, au confluent de deux rivières, la Mananda et la Manzinyama, dans lequel le niveau de l’eau baisse régulièrement, découvrant de curieux amoncellements de rochers gris, comme un troupeau fossilisé d’éléphants que ce brusque retour à la lumière menacerait de réduire en poussière. » Cette vision du Zimbabwe n’est qu’une manière détachée de ne pas s’attarder sur la misère humaine qui affecte ce pays, déjà au début des années 1990 : « […] cette école, en pleine brousse, où les élèves venaient de plus de dix kilomètres à la ronde, et qu’ils sont de plus en plus nombreux à déserter parce que la malnutrition leur interdit désormais de parcourir à pied de telles distances. »

Nous l’avons vu, le temps, le climat, les distances, tout semble différent en Afrique. Une atmosphère si particulière émane des entrailles de cette terre, et stimule l’esprit humain comme un appel amphibologique à découvrir les limites du monde, les limites de l’homme, ce qu’il peut accepter du monde, de plus beau, de plus terrible, tout ce qui va chercher les larmes au fond de notre âme et les tripes au fond de notre cœur. Ce long témoignage ne peut pas être plus éloquent :

« A la pointe du jour, en même temps que le progrès de la lumière fait revenir à la vie d’innombrables oiseaux, parmi lesquels les calaos se signalent par leurs cris à faire dresser les cheveux sur la tête, les premiers rayons du soleil, diffractés ou réverbérés par l’écume, impriment à la mousse vaporeuse qui flotte au-dessus des chutes une teinte si exaltante qu’il est difficile de résister à la tentation de s’y jeter.
Alors que je suis abîmé depuis près d’une heure dans la contemplation de ce spectacle, «
so lovely », écrit Livingstone, que les anges doivent suspendre leur vol pour s’en délecter, je vois avec consternation surgir à quelques pas de moi une créature absolument détestable, une femme que l’on dirait née de l’imagination de quelque auteur boulevardier et misogyne, et dont je m’étais émerveillé, hier soir, à l’hôtel, que son mari pût  subir aussi placidement ses incessantes avanies. Or cette espèce de carabosse envuitonnée, en dépit des regards haineux et menaçants que je lui lance dans l’espoir de la faire fuir, s’obstine et vient se planter à au-dessus du gouffre en ce point précis que les cartes désignent comme « danger point ». L’à-pic est ici de plus de cent mètres. Comment peut-elle être assez sotte pour ne pas se rendre compte que dans ce lieu absolument désert, sans témoin, il suffirait d’un geste maladroit, et bien entendu involontaire de ma part, pour restaurer la magnificence de cette scène que m’a gâchée son intrusion, et faire le bonheur d’un mari ? »

Un peu facile - et surtout inquiétant de la part de ce narrateur (c'est l'auteur puisqu'il s'agit d'un récit de voyage !) -, certes, mais ce continent réveille tout ce que l’être humain a de passionnel, d'affectif, de souffrance, de pureté, de désolation, d'affliction, de naturel et d’émotions entremêlées. De naturel aurions-nous pu simplement constater. Naturel à un tel point que le monde cartésien a complètement occulté ce continent. Un désastre (ou une bénédiction – il reste encore de belles terres sauvages ici bas).

Soixante-huitard sur la route

Car Jean Rolin a l'âme du soixante-huitard sur le chemin d'anciens régimes soutenus par les bolcheviques. Il y a réellement une dimension politique - mais sans lourdeur, sans engagement inconsidéré ou tentative de propagande futile - dans ce récit de voyage : il émane principalement, mais pas seulement, des contraintes administratives engendrées par les traversées des frontières de cette région du sud-est de l'Afrique.

Au final, un petit bijou de récit de voyage qui se lit sûrement en une petite soirée de rêveries et d'atmosphère sèche et humide dans le coeur. Un régal pour les sens.

Tag(s) : #Littérature française

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