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Un livre disparu ?

Il faudra un jour que je me penche sur les raisons qui font qu'un livre disparaît des étagères de nos libraires, des stocks de nos éditeurs. Est-ce parce que les ventes sont insuffisantes ? Parce que le sujet n'est plus d'actualité ? Parce que plus personne n'y croit jusqu'à ce que quelqu'un s'y intéresse à nouveau et déclare "j'ai trouvé une perle oubliée de tout le monde" ? Est-ce juste un état transitoire qui fait que pendant quelques années un livre est indisponible, le simple temps de sa réédition ?

La réponse à cette question se trouve peut-être ici : nous sommes des êtres liés à une époque donnée, et qu'on le veuille ou non, cette époque marque de son empreinte inflexible notre existence. Si Milena Jesenska n'est plus à la mode, ce n'est qu'un effet de mode également. Irène Némirovsky lui vole un peu la vedette, on ne sait pas exactement pourquoi. Ou si, on sait que les proches de Némirovsky s'activent encore aujourd'hui pour honorer son nom et faire luire sa littérature, pas si mauvaise après tout. Mettre au premier plan un écrivain en occulte une centaine d'autres, c'est la dure loi de la littérature. Les oubliés d'aujourd'hui ont eu l'occasion de briller quelques années auparavant, ou retrouveront probablement un créneau temporel pour exprimer tout leur talent.

Je m'étonne simplement de savoir qu'aujourd'hui ce livre ne se trouve que dans les étals des bibliothèques municipales et des bouquinistes. Mais heureusement, les bibliothèques existent encore !

Milena, un objet littéraire une femme dans l'Histoire

Oui, Milena est l'objet d'une correspondance passionnée de Kafka, dont on dit que ce sont les plus belles lettres d'amour du XXème siècle... Peu importe, ici l'amour dont fut l'objet la journaliste tchèque. Occultons l'aspect Kafka, il ne nous intéresse pas ici.

Il me vient subitement une idée, alors que j'écris ces quelques lignes pour en faire mon article. J'espère me tromper, mais l'idée n'est pas évanescente : et si nous, français, nous avions trouvé en Irène Némirovsky la voix féminine qui nous manquait pour exprimer la sombre période de l'histoire de la guerre de 1939-1945 ? Cette voix est venue combler une absence indicible.

Je ne parviens pas à ne pas faire la comparaison entre les deux femmes. Nous sortons de la période des prix littéraires de 2008, et je me souviens encore très bien de la récompense de 2004 et de la petite entourloupe au prix Renaudot afin de l'attribuer à titre posthume. Ayant lu avec curiosité l'ouvrage (Une suite française) avec autant d'étonnement que de déception, j'y avais néanmoins retrouvé quelques similitudes dans le destin des deux femmes.

Pourtant, Milena Jesenska est incomparablement plus lucide, plus féminine, plus engagée, plus sensible, plus talentueuse que son homologue française. Il est vrai que nous, français, éprouvons les plus grandes difficultés à reconnaître la défaite lorsqu'elle se présente, tout comme nous n'avons pas la lucidité suffisante pour accepter notre infériorité à certains sujets. Ceci peut-il expliquer que Milena Jesenska n'ait pas reçu l'accueil qu'elle méritait dans notre pays ?

Pour ne donner qu'un aspect de sa personnalité, de son envie de vivre, disons simplement qu'après son arrestation par la Gestapo en 1939 alors qu'elle participait à des actions de résistance en Tchécoslovaquie, elle fut déportée dans le camp de concentration de Ravensbrück où elle apporta réconfort moral et soutien psychologique aux autres prisonniers, jusqu'à sa mort en 1944.

L'ouvrage

Ce n'est pas un roman, mais une compilation de ses articles publiés dans différents journaux entre 1919 et 1939. Vingt années où la journaliste (attention les journalistes du début du XXème siècle n'ont rien en commun avec les journalistes d'aujourd'hui...) décrit son époque d'accord, mais elle le fait habilement en mettant en relation les évènements contemporains avec les facettes de la personnalité humaine, en analysant les causes et les raisons de ce que le quotidien voile invariablement, et creuse, pioche, jusqu'à obtenir les profondeurs essentiellement de notre existence.

Les chroniques (1919 - 1933)

Les articles de jeunesse ne sont qu'une mise en bouche mais mettent en exergue l'étonnante maturité de la jeune femme. A 23 ans, elle décrit admirablement la misère de l'après-guerre ou l'avènement du cinéma. Un peu plus tard, elle rédige quelques articles splendides, dont le très sombre - car finalement prémonitoire - Un rêve, le somptueux Jeunesse qui évoque les raisons qui pousse un être à vivre, le trop actuel Diable au foyer qui touche encore toutes nos jeunes familles, la très juste analyse des prémisses de la guerre de la communication dans Amérique contre Allemagne.

Enfin, citons encore quatre articles particulièrement saisissants : Kafka qui annonce avec une sobriété déconcertante le décès de l'écrivain ; Deux lettres, qui pourraient s'ajouter aux Lettres à un jeune poète de Rilke sans que personne ne crie au scandale, tant la beauté qui en émane touche le coeur des hommes ; L'attente est mauvaise conseillère suivi des Inconvénients de la proximité dont l'actualité et même l'universalité sont effectives, même si bien sûr, nous n'apprenons rien que nous ne sachions déjà. Quoique...

Les reportages politiques (1937 - 1939)

Là, l'Histoire parle d'elle-même, avec une vision de l'intérieur telle que nous avons tendance à l'oublier. En Europe, la France n'a pas été au coeur des débats : c'est l'Europe centrale qui a vécu la guerre. Comment ne pas lire honteusement Un bon conseil qui revient sur les conséquences de Munich sur la vie des hommes...

Les articles de Milena sont tous poignants. De nombreuses voix se sont élevées après la guerre. Voici un florilège d'une voix à l'intérieur du conflit - et de ses prémisses -, géographiquement et historiquement.

N'y voyez aucun féminisme (d'une part étant un homme, je veux dire du sexe masculin, cela pourrait être perçu comme de la démagogie justifiée sur la blogosphère afin d'encourager mes lectrices à compulser les billets de mon blog ; d'autre part, peu importe le sexe, les grands êtres humains doivent être célébrés avec la même égalité, inutile de faire du rattrapage pour corriger les précédents excès), mais je suis  un fervent partisan, s'il existe un parti d'ailleurs, pour élever Milena Jesenska sur le piédestal qui lui revient.

Procurez-vous ce livre, et le jour où vous vous poserez la question de votre existence en ce bas monde, lisez ce livre et imprégniez-vous de la joie de vivre et de l'espoir que nous a transmis Milena Jesenska à travers les siècles. Cela sert aussi à ça la littérature : à communiquer dans le temps, avec le reste de l'univers lettré.
Tag(s) : #Littérature germanophone

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