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Editeur : Dargaud (Collection Long Courrier)

Publication : Mars 2007

Pages : 120


Les migrants

Si nous nous arrêtons à la couverture dont la couleur "vieille photo"évoque tout de suite les souvenirs, le passé, nous aurions pu croire aisément que l'histoire de cet album allait traiter justement de faits historiques. A l'accoutrement du héros, avec son borsalino et son épaisse valise à la main, nous nous retrouvions dans les années 1950, peut-être dans les années 1920. Mais un détail, un gros détail vient tout de suite stopper ces supputations. Il s'agit de la petite créature blanches, à quatre pattes et à longue queue, tout droit sortie d'un manga.
Un mélange des genres, donc, voilà ce à quoi il faut s'attendre.

Avant le début de l'histoire, nous avons le droit à un tableau de portraits, soixantes portraits exactement, de toutes ethnies, de tout âge et des deux sexes. Tous les regards scrutent le lecteur, avec un mélange d'accusation, d'inquiétude et d'interrogation. Dans quoi nous embarquons-nous ? Rien d'onirique, rien de fantastique dans cette galerie de portrait. Mais le dessin est extraordinairement beau : il s'agit en réalité d'une succession de photos d'identité, de veilles photos, sépia, noir et blanc, vieux jaune sale... Le talent est bien présent...

Chapitre I

Dès la première page, nous comprenons qu'il n'y aura aucun dialogue. Quoi de plus subtile, en effet, que de rendre à la bande dessinée son rôle originel de succession d'images. Il suffit de regarder les cases une à une pour comprendre le sujet de l'histoire. Cela commence avec un origami d'oiseau (un bel oiseau, de la taille d'une grive ou d'une petite mouette) ; une horloge avec des chiffres romains pour nous indiquer que cela se passe dans notre monde ; un chapeau de "papa" ; une marmitte de "maman" ; un dessin de l'enfant (tout ça est très vieille famille, donc cela ne se passe pas de nos jours, mais d'une époque passée) ; une théière fumante ; une tasse de thé avec un billet de voyage avec un paquebot à quatre cheminées ; une valise déjà rangée mais pas encore fermée ; la photo de famille.
En une page, l'histoire est lancée...

C'est cette photo de famille que le père va empaqueter méticuleusement avant de refermer sa valise. Un dessin sur une page complète présente la scène entière, en reprenant tous les éléments de la première page : la mère pose une main amoureuse sur celle du père qui vient de refermer l'épaisse valise. Tout est tragique. Ils n'ont pas le choix.
Toute la petite famille se rend à la gare. Sur la ville, des ronces ténébreuses telles des tentacules funestes s'étendent dans les rues de la ville. Malgré le train qui s'avance, le père prend le temps d'amuser sa fille avec un origami d'oiseau, embrasse tendrement sa femme, puis s'éloigne, laissant sa famille retourner dans leurs quartiers menacés.

Chapitre II

Le lecteur peut observer à travers le hublot de son paquebot (qui n'a que trois cheminées finalement), le père prendre son potage devant la photo de famille. Le temps s'écoule comme autant de nuages fluides dans le ciel.
Les hommes et les femmes sont entassés sur le pont. Ils découvrent une nuée d'étranges êtres volants (entre le lézard, le poisson et l'oiseau), signe que la terre n'est pas loin. Le spectacle de la destination est féérique : une cité gigantesque où buildings, statues en forme de pont forment un ensemble puissant. Le paysage grouille de nuées d'oiseaux et de navires de toutes tailles dans le port.
Nous croirions voir l'immigration vers New York au début du XXème siècle. Mais la langue est incompréhensible. Peut-être voyons-nous avec le regard d'un étranger, sans rien comprendre de tout ce qui est inscrit sur les panneaux, sur les drapeaux, sur les tickets.
Des médecins examinent le père puis on lui colle diverses étiquettes sur la veste de son costume. Le père montre à son interlocuteur (toujours sans dialogue) qu'il ne comprend rien, qu'il n'arrive pas à s'exprimer, qu'il est venu pour sa famille, puis il semble dépité de ne pas pouvoir dire ce qu'il veut.
Dans ce monde onirique, le père (apparemment déçu) obtient des papiers, mais il est muté (par une sorte de ballon-cabine) dans un quartier plus pauvre que les premiers quartiers dessinés, une sorte de brooklyn fantastique.
Le père est perdu, mais il est aidé par un étranger qui lui indique un hotel. La chambre est des plus étranges, et le père manipule maladroitement plusieurs appareils mécano-chimiques avant de voir une de ses étrangères créatures blanches surgir dans sa chambre.
En ouvrant sa valise, le père se remémore sa famille (l'image en question est très belle : la scène de la mère et de la fille, à table, est matérialisée dans la valise du père). Le père est songeur. La cité immense. Il doit nécessairement y avoir d'autres pères comme lui dans ces immeubles gigantesques.

Chapitre III

Pour sa première journée dans ce pays magique, le père est réveillé par la créature blanche qui va l'accompagner. Il peine à prendre les transports en commun (des vaisseaux futuristes tels des navires volants à quelques encablures du sol), mais une dame l'aide à comprendre les subtilités de l'achat d'un ticket (héhé, nous avons tous connu ça un jour !).
Le père s'assoit à côté d'une dame qui lui raconte sa vie : elle voulait lire, mais on la forçait à travailler dans une usine de traite des enfants, et mettre du charbon dans un machine à vapeur, elle n'en pouvait plus. Un soir, elle vola le livre interdit, et s'enfuit à bord d'un train. Les destins de ces gens sont tous tragiques.
Le père quitte sa compagne de voyage et découvre un nouveau quartier. Il cherche du pain, mais tombe sur une boutique qui propose tout (et tout est bizarre bien sûr) sauf ce dont le héros a l'habitude ; le tenancier, un homme à lunettes à l'allure souriante et sympathique, est aidé par son fils. Le fils montre au héros un animal dont la queue évoque les ténébreux tentacules de son propre monde. Mais il s'agit d'une sorte de chat-belette aux grands yeux d'amandes "nutella". Le héros indique au tenancier ses craintes quand aux ronces tentacules et son interlocuteur se remémore des temps sombres où des géants en combinaison aspiraient les gens dans les rues.
Il raconte ainsi son histoire, sa fuite avec sa femme, à éviter les bottes des géants, aidés par une sorte de résistant (en contrepartie d'un pendentif précieux tout de même), à bord d'une simple barque. Aujourd'hui, cette famille vit dans un bonheur éloquent... Le père passe une soirée magique chez ses hôtes.

Chapitre IV

Le père parcourt la ville à la recherche d'un travail. Il s'essuie un grand nombre de refus, avant de trouver des petits boulots. Mais ne sachant pas lire cette langue confuse, il ne parvient pas à être conservé par ses employeurs. Il se retrouve dans une usine géante à faire du travail à la chaîne. Là, il rencontre un vieil homme qui lui raconte son histoire : parti à la guerre la fleur au fusil, littéralement, l'homme s'est confronté à une morbide réalité. Les deux planches où l'auteur dessinent les pieds du soldat sont particulièrement réussies.
Le héros partagent quelques instants avec le vieil et ses amis après le travail. Ils jouent à un étrange jeu de boules.

Chapitre V

Le père écrit à sa famille.
Les saisons passent (encore deux planches particulièrement belles avec des plantes et fleurs d'une grande originalité, ce qui n'est pas évident quand on connaît la grande complexité de la nature !).
Le temps passe et finalement le père reçoit une réponse. Il a demandé à sa famille de le rejoindre.
Les voilà qui arrivent, dans un de ces ballons-cabines. Ce sont les retrouvailles.

Chapitre VI

Une copie de la planche initiale débute le dernier chapitre. L'origami représente un animal étrange ; l'horloge ne ressemble plus à rien ; le chapeau est toujours là ; un bol de tubercules ; les dessins des navires volants ; une théière futuriste ! ; la tasse de thé posée sur un journal (on ne part plus, on s'intéresse à la vie locale) ; la photo de famille - la fille a grandi ; et le père qui donne un pièce à sa fille ; non trois pièces. Le bonheur est présent dans toute la pièce. La petite fille sort, s'amuse puis aide une nouvelle migrante perdue. La boucle est bouclée...

Verdict

Fabuleux. Beaucoup de talent dans le dessin, c'est indéniable. Une grande recherche pour chaque scène, pour chaque détail de l'histoire. On comprend finalement à l'aide de la note finale de l'auteur que ce pays, c'est l'Australie. Bien sûr, l'auteur a voulu rendre son histoire universelle et c'est réussi. Mais on comprend la présence des personnages, chinois, malaysien, européen, indien. L'Australie rassemble de nombreux migrants de tout bord.
Mais l'universalité de l'album, son absence de dialogue, de repère temporel évident, de repère géographique évident, le rend accessible à tous et chacun y trouvera un peu de sa propre histoire.
Absolument somptueux...

Sur les blogs :
- C'est Joëlle qui m'a donné envie de lire cet album.
- Les avis de : Sylvie, Chiffonnette, Jean-François, InColdBlog, Laure, Laurent, Enna, Estelle C, Keisha et probablement bien d'autres...
(Indiquez-moi votre critique et je vous ajouterai à cette liste.)
Tag(s) : #BD

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