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Quatre nouvelles de Tchekhov sur la Russie de la deuxième moitié du XIXème siècles. On pénètre dans une Russie provinciale et pauvre avec Une Rencontre. Le ton est lancé avec une citation de Maximov en exergue. Efrème Denissov, avec son canasson et sa télègue, avec son tronc rempli de pièces et ses billets collés sur sa poitrine, avec toute la lassitude de la Russie au crépuscule de sa splendeur, fait la quête pour un église détruite par la foudre. A l’orée d’une sombre forêt, il rencontre Kouzma, un insatiable fauteur de trouble, beau parleur de surcroît. Kouzma va voler et dépenser une partie de l’argent récolté par Denissov, agresser le prêtre. L’autre prônera la non-violence et l’indifférence, prétextant que l’argent volé était l’argent de Dieu et que Kouzma n’aura qu’à s’arranger avec ce dernier le moment venu. Difficile de supporter l’indifférence d’Efrème face à l’idiotie de son agresseur.


Pourtant, on comprend qu'il y a beaucoup plus de profondeur dans la signification de cette nouvelle qu'il n'y paraît de prime abord. La rencontre n'est pas seulement celle de Denissov et de Kouzma : c'est également la rencontre entre deux visions du monde antagoniste, la rencontre entre la foi et le pragmatisme, entre le bien et le mal, entre la violence et la paix, entre le malicieux et le débonnaire. Denissov semble être le grand perdant de cette rencontre, mais il en retire peut-être encore plus de sagesse.


Dans les trois autres nouvelles, Les Feux, Chez Des Amis et La Fiancée, ce sont les thèmes de l’empreinte de l’homme sur Terre, de la mémoire et de l’oubli, et de la vanité de l’existence humaine qui sont présents. Dans Les Feux, Tchekhov, ou son double, raconte la discussion d’un soir dans un endroit perdu où un ingénieur et un étudiant palabrent sur la futilité de l’existence. La nouvelle fait penser à une ébauche du travail de Stéphane Zweig, de mise en abyme du récit, lorsque Ananiev raconte son histoire d’amour déçue avec Kissotchka, un amour d’enfance retrouvé plusieurs années plus tard, la marque du temps ayant ravagé l’existence de la jeune femme.    


Dans Chez Des Amis (quels amis !), le narrateur, surnommé affectueusement Micha, se rend dans la propriété des Lossev qui cherchent à éviter leur ruine et espèrent que leur hôte se décidera enfin à épouser la cadette Nadejda. Le maître de la propriété, Sergueï est l’archétype de l’alcoolique débonnaire qui va conduire son entreprise et toute sa famille à la ruine. Malgré une volonté vigoureuse de s’en sortir, Tatania, l’aînée, est impuissante. Micha, qui hésite certainement à sauver la famille, finit par fuir cet endroit, bien décider à oublier toute cette fâcheuse décadence.  


Dans La Fiancée, Nadia, promise à un homme qu’elle n’aime pas, s’éprend de Sacha, décide de fuir sa famille en pleine décrépitude avec lui, mais ne lui avoue pas son amour et part à St Petersbourg, pour ne revenir chez elle qu’un an après. Elle revoit Sacha, malade et s’inquiète de sa santé. Elle se rend compte que tout a changé (elle a changé), et quand elle reçoit un télégramme qui lui annonce la mort de Sacha, elle découvre enfin qu’elle est libre, que plus rien ne la retient.


Dire que Tchekhov écrit sur le pessimisme, c’est peu dire. Il n’y a pas d’intrigue complexe ici, pas de rebondissement, rien de fantasque ou d’onirique. Ce sont juste des destins ordinaires, tellement ordinaires qu’ils nous en retournent l’estomac. On en sort secoué, et chaque décision de notre existence, tous ces instants qui font que notre vie prend un cours et pas un autre, une voie et pas une autre, tous ces moments dont on sait qu’ils sont important à l’instant où nous les vivons et qui restent gravés dans la mémoire, resurgissent à chaque fois que l’on se demande où on en est. Où en sommes-nous de nos existences ? Voilà ce que nous demande Tchekhov. Comme ses personnages, sommes-nous perdus dans l’immensité de la vie, sommes-nous tristes, accablés par le sort, notre destin nous convient-il ? Ne sommes-nous pas qu’un maillon infime de l’humanité, elle-même ridicule, dans l’Univers ? On pourrait résumer par cette phrase d’Ananiev : « les pensées de tout homme sont aussi dispersées, aussi désordonnées que ces feux ; leur orientation unanime vers un but lointain demeure obscure, et, sans rien illuminer, sans dissiper les ténèbres, elles s’évanouissent au terme de notre existence… » (Les Feux).  

Tag(s) : #Littérature russe

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