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Samedi 7 août 2010 6 07 /08 /Août /2010 02:44
- Publié dans : Poésie - Par Julien
Pourquoi j’aime la poésie ?
La poésie n’est pas seulement belle pour sa musicalité. Au fil des siècles, les poètes se sont émancipés des règles qui définissaient les poèmes. Bien plus qu’un art du langage qui s’attache à la forme, la poésie apporte une vision du monde qui perturbe notre approche cartésienne. Les poètes sont de véritables guides, comme l’avait si bien indiqué Saint-John Perse dans son allocution au banquet Nobel : « plus qu’un mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie intégrale. » Le poète est un guide pour l’humanité, celui qui explore, à sa manière, le monde séculier pour en révéler la splendeur intemporelle. « L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain. » Dans le mouvement incessant de la civilisation, le poète perçoit les grands changements, supprime les impasses. « Les civilisations mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elle ne font que muer. L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance. » Et le poète présente à l’homme « un miroir plus sensible» du monde, en constante métamorphose. « La tragédie n’est pas dans la métamorphose elle-même. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre ? » La quête du poète est spirituelle et son rôle est bien de montrer au collectif plongé dans le monde concret – le monde rationnel -, de lui montrer l’harmonie du « monde entier des choses ».
Les poèmes sont généralement courts, mais ce n’est pas une règle – il n’y a plus de règle apparente – et donc s’insèrent facilement dans notre quotidien. Mais leur lecture est parfois longue, parce qu’il faut saisir chacun des mots, chacune des associations, chaque tournure, chaque subtil rappel, pour comprendre la vision du poète. Le poète et nous observons le même monde, mais jamais de la même manière. La surprise nous saisit toujours par cette nouvelle vision que nous apporte le poète. Il nous ramène toujours à la simplicité de la nature. Il rompt certainement l’accoutumance avec laquelle nous appréhendons notre univers.

Un bel exemple
Il ne faut pas croire que les textes sont sibyllins, complexes, inaccessibles. Certaines poésies sont à la portée de chacun. Encore faut-il y percevoir l’éclairage souhaité par le poète, suivre la lumière dans l’obscurité du monde, dans la nuit qui nous entoure. Il faut y voir le devant et le derrière, la surface et la profondeur ; il s’agit souvent de deux lectures, l’une qui met en scène la forme, la musicalité, la face visible des choses, une sorte de lecture au premier degré ; l’autre qui joue avec le fond, la sémantique, le sens caché des choses, la lecture au second degré. Mais l’une ou l’autre de ces lectures peut nous contenter, selon nos propres attentes.
Pour illustrer ces propos, voici un poème de Blaise Cendrars : La nuit monte. Il permet d’illustrer ce que nous pouvons simplement observer dans la nature. Pas seulement :

«    J’ai bien observé comment cela se passait
     Quand le soleil est couché
     C’est la mer qui s’assombrit
     Le ciel conserve encore longtemps une grande clarté
     La nuit monte de l’eau et encercle lentement tout l’horizon
     Puis le ciel s’assombrit à son tour avec lenteur
     Il y a un moment où il fait tout noir
     Puis le noir de l’eau et le noir du ciel reculent
     Il s’établit une transparence éburnéenne avec des reflets dans l’eau et des poches obscures au ciel
     Puis le Sac à Charbon sous la Croix du Sud
    
Puis la Voie Lactée »
Ce poème est né d’un simple constat, d’un soleil couchant sur la mer. Ici, la musicalité n’a rien d’évidente, les règles traditionnelles du poème semble éradiquées. Il s’agit d’une simple description d’un coucher de soleil. Avions-nous seulement déjà perçu les choses de cette manière ? En cherchant quelque peu, percevons-nous enfin le sens caché de ce poème ?

Le poète exprime bien souvent, par quelques mots judicieusement choisis (la poésie peut-elle être spontanée ?), un phénomène du monde réel que nous ne percevons pas ou plus, et sublime l’ensemble en rendant sa vision intemporelle, universelle.

Voilà pourquoi j’aime la poésie
Parce qu’en lisant un poème comme celui de Cendrars, je me demande pourquoi je n’avais jamais encore perçu un coucher de soleil sur la mer de cette manière. La prochaine fois, assurément, je serai plus vigilant.


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Commentaires

Ma dernière tentative de lire des poèmes s'est soldée par un mouais... J'ai donc apprécié ton billet (et le poème de Cendrars aussi, tiens!) Le recueil que j'ai lu (un pète contemporain), sans doute ne lui ai-je pas donné assez de temps (je lis trop vite!) et n'ai je pas été accrochée , car j'ai eu l'impression de tomber sur des textes destinés à des "potes" (cités d'ailleurs) donc je suis restée en dehors. Rien d'universel. Affaire à suivre, cependant.

Commentaire n°1 posté par keisha le 07/08/2010 à 08h12

Ah, que je te comprends de ne pas apprécier les poèmes écrits pour faire plaisir aux amis et édités pour la simple satisfaction d'être édité. L'édition de la poésie me semble encore mystérieuse, et il y a parfois des recueils dont on se demande réellement pourquoi ils sont là, d'autant que le lectorat de la poésie est très faible (et se résume parfois aux seuls amis... tiens, c'est peut-être pour cela alors : si l'auteur des poèmes connaît plein plein de monde à qui il peut vendre ses recueils, finalement ce ne sera pas tellement un choix éditorial hasardeux... !).

Non, je parlais de vrais poètes, Keisha, et tu le sais bien, ceux qui ouvrent la voix, qui nous guident. Il n'y en a pas cinquante. Il n'y en a peut-être même pas dix en France. Peut-être un ou deux, à l'heure actuelle... Mais où sont-ils ? Qu'ils se manifestent !

Par ailleurs, sans aimer la poésie dans sa forme "littéraire" propre, je suis sûr que tu aimes la poésie que tu retrouves parfois dans certains romans ;)

Réponse de Julien le 07/08/2010 à 12h27

Fin de ton commentaire : exactement, il m'arrive de relire des phrases de romans qui ont fait tilt, pour leur sonorité ou le choix des mots. Poésie?Pourquoi pas.

Commentaire n°2 posté par keisha le 07/08/2010 à 18h58

j'aime les poésies pas trop longues et pas trop sybillines...

Commentaire n°3 posté par Lystig le 22/08/2010 à 22h43

Bonjour,

Ce texte de Cendrars dit l'essentiel. Et la poésie me semble une langue à part, à la portée de tous comme la musique – même si elle joue désormais plus sur les images que sur les sons - : elle se saisit globalement sans qu'il soit besoin d'en expliciter le sens. ( J'avais horreur que l'on analyse un poème au Lycée ! )

Oui, il existe encore de vrais poètes avec ce regard humble et affûté qui éclaire le monde sous toutes ses faces, des passeurs qui se contentent de nous tendre le miroir...

Je viens ainsi de découvrir Joël Bastard . Et Le sentiment du lièvre (Gallimard 2005) m'a accompagné tout l'été : 132 pages de bonheur!

Je me permets d'en citer un poème :

Comme un menuisier chasse le bois avec sa gouge,

Le chevreuil, la neige en plantant son sabot!

Ecrire pour avancer pays.

 

Au fond des empreintes la neige est bleue, qui

nous redit en marchant l'immobile, le ciel.

 

Commentaire n°4 posté par Emmanuelle Caminade le 08/09/2010 à 10h43

Dans toute la simplicité de ce court poême, si a se trouve l'auteur a pris énormément de temps pour trouver le mot juste.

Un peu loin de la mer pour confirmer ses dire, mais je suis enclin à le croire sur parole :)

Commentaire n°5 posté par InFolio le 03/11/2010 à 14h42

Oui, l'écriture de Joël Bastard est une écriture très "travaillée" pour atteindre la simplicité de l'épure...

Commentaire n°6 posté par Emmanuelle Caminade le 03/11/2010 à 14h48
 
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