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Littérature canadienne

Samedi 11 octobre 2008
3 / 5


La Guerre du Liban

Les édifices délabrés, avec leurs façades en ruine, accueillaient des êtres las et énervés, errant à la recherche d'eau, de nourriture, d'un paix improbable. Il continuait à pleuvoir des bombes aussi, le jour, la nuit ; parfois, il y avait un cessé le feu et on entendait les jeunes foncer dans les rues, vibrant sur leurs deux-roues, évitant les carcasses calcinées des véhicules, les trous des obus, tirant des coups de feu dans les airs, comme pour expulser la rage en eux. Beyrouth n'est pas encore en ruine...

L'histoire de Georges et Bassam

Nous sommes au début des années 80. La guerre fait rage au Liban. Georges et Bassam (le narrateur) travaillent tous les deux, le premier comme croupier au casino, le second comme grutier au port marchand, mais ils rêvent de combines pour gagner un maximum d'argent. Bassam ne rêve que de Rome.
Les deux amis ne tardent pas à être orphelins. Georges ne fait jamais mention de ses parents. Quant à Bassam, il ne lui restait que sa mère (« Brusquement, une forte déflagration a secoué l'immeuble. J'ai senti la pression sur ma poitrine, entendu le bruit décalé du verre qui tombait, vu venir un nuage de fumée au parfum de poussière antique et de terre cruelle. L'odeur de la poudre et du pain brûlé m'a poussé dans l'escalier à travers la fumée ; à bout de souffle, j'ai crié : Maman ! ».
Quant on n'a plus rien à perdre, on se sent pousser des ailes. Après une tentative d'arnaque aux machines à sous qui tourne court, les deux amis vont prendre des voies divergentes : Georges s'engagent dans la milice et devient un combattant farouche après une formation dans un camp militaire en Israël ; Bassam combinent pour livrer des bouteilles de whisky frelaté dans le quartier mulsulman de la ville.
La date charnière du livre est le 17 septembre 1982 (massacres de Sabra et Chatila). Elle marque la nette rupture entre les deux amis. Bassam a participé, sans le savoir, à l'attentat d'un des chefs militaires les plus importants de la milice. Georges lui, a directement participé aux massacres de Sabra et Chatila. S'en suivent quelques vengeances des deux camps, et Bassam, après avoir été torturé par un homme nommé Rambo, devient une cible pour les miliciens : Georges est chargé de le tuer, mais il va lui laisser une chance (c'est seulement dans les dernières pages du livre que cet épisode est raconté en détail, mais il explique clairement le titre du livre, De Niro's Game, en référence au film Voyage au bout de l'enfer).
Bassam quitte le Liban, se rend à Marseille, puis Paris où il rencontre la soeur de Georges, qui veut tout savoir de lui.

L'écriture de Rawi Hage

La traduction de Sophie Voillot semble de qualité, mais probablement parce qu'à l'origine, l'écriture de Rawi Hage est d'une grande qualité. Les métaphores sont nombreuses et rendent les descriptions beaucoup plus vivantes. En quelques mots, il a planté un décor, une ambiance, et même un petit plus que cela, puisque de simples gestes en disent plus long qu'il n'y paraît (« Georges a haussé les épaules, pris une grande bouffée d'huile de hasch bien noire, fermé les yeux et retenu la fumée dans sa maigre poitrine. Puis il a exhalé, lentement, les yeux fermés, étirant le bras comme un crucifix coupé en deux, ses doigts tendus pour me passer le joint. »). Il y a un véritable talent là dessous.
Pourtant, une certaine inconstance émane du livre. Dans les premiers chapitres, la provenance de chaque objet est souligné (les cigarettes des Etats-Unis, les liquides vaisselles de Belgique, le papier de France, les castagnettes d'Espagne et les spaghetti d'Italie ;) ), sans que cela n'ait réellement de poids dans la narration.
De même, les apparitions des perdrix, comme un symbole de liberté vagabonde, de migrateur sauvagement chassé à travers les pays traversés, et miroir de la condition de Bassam, sont assez mal utilisées.
Enfin, les répétitions, dix mille bombes, gouttes d'eau ou pigeons, enfin la répétition dix mille n'est pas systématique et intervient un peu comme un cheveu sur la soupe.

Le livre est découpé en trois chapitres (Rome, Beyrouth, Paris). Lecteur, tu peux t'arrêter à la fin du chapitre Beyrouth, le dernier n'étant pas loin d'être une calamité, aussi inutile que mal écrit. Dommage car ce livre méritait bien mieux : il débutait très bien et aurait pu être excellent. Il manquait cependant de consistence, et le dernier chapitre en est la preuve : pauvre en narration (le narrateur rêve de Napoléon Bonaparte, et passe son temps à errer dans les rues de Paris), il sanctionne un témoignage édifiant de la guerre du Liban par un note terne et insipide. Heureusement que les deux tiers du roman sont de bonne facture...

Un grand merci à Violaine de Chez-Les-Filles pour m'avoir transmis un exemplaire de ce roman. Pour l'occasion, j'ajouterai que le livre, en tant qu'objet, est d'une très bonne qualité (couverture, quatrième de couverture très bien agencée, qualité du papier). Un grand bravo à l'équipe de la collection Denoël & D'ailleurs, pour la conception de cet ouvrage.


Par Julien
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Dimanche 14 septembre 2008

4 / 5


Une lecture performative !


On peut considérer que l’intensité de ma lecture de L’Histoire de Pi a été entièrement calquée sur l’architecture de l’ouvrage : d’abord, une lecture enjouée et teintée de la douce innocence de celui qui découvre un monde où l’Homme et le monde animal partagent une existence paisible mais existence emplie d’une puissance sauvage. Puis, vint le drame, l’errance et la pénibilité, la souffrance de la lecture ; une sorte d’abandon, de défiance, un retour en arrière, la longueur de l’histoire à l’image de la longueur du naufrage ; une écriture performative sans précédent, dont on doute à cet instant que l’auteur y soit pour quelque chose : il n’est en effet pas bien compliqué de perdre un lecteur dans l’histoire d’un naufrage, où, tout est immédiatement incroyable, où il ne se passe plus grand-chose d’intéressant à part regarder les étoiles et les nuages qui passent, où survivre tient du miracle et où finalement d’improbable rencontres rythmes la fin de l’errance. Enfin, vint le dénouement, tout en finesse et subtilité. Un fiat lux indéniable qui illumine le roman entier et le transforme en fable (voilà donc pourquoi tout le monde parlait de « fable » pour cette histoire). Sans cette dernière partie, le roman perd tout son sel. Il ne faut pas lâcher prise, il faut persévérer, comme Pi Patel.


La structure du roman, en trois parties et cent chapitres, forme un équilibre idéal : Toronto et Pondichéry, précédé par une Note de l’auteur absolument géniale, présente le héros Piscine Molitor Patel, dit Pi Patel, fils du directeur du zoo de Pondichéry et dont la vie est bercée entre ses trois religions (islam, christianisme et hindouisme) et le monde animal du zoo. L’enfant est brillant mais instable, cela se sent dès les premières lignes. C’est surtout un enfant croyant, et qui ne comprend pas pourquoi telle ou telle religion serait plus crédible que l’autre, puisqu’il faut y croire à l’exclusion des autres. Martel pose ici les prémisses de sa fable, avec un style délectable, mais déjà quelques longueurs.


Le corps du roman est consacré au naufrage à proprement parler, dans un Océan Pacifique qui, une fois de plus, ne porte pas bien son nom. La paix, Pi ne la connaîtra jamais à bord de son radeau de fortune accroché à un canot de sauvetage dérivant avec à son bord une faune impitoyable. Mais déjà cette histoire semble incroyable… mais après tout… on entend de tout, dans les faits divers. Pourquoi ne pas croire en celle-ci ?

Le dénouement se fait à l’Hôpital Benito Juarez Tomatlan, Mexique, où sur cinq petits chapitres, Yann Martel donne les clés de son ouvrage à un lecteur qui jubile enfin. C’est une histoire de croyance, mais pas de religion. C’est une histoire où l’invraisemblable cruauté du monde animal cache une cruauté bien pire encore, et qui pourtant, loin de ramener l’être humain à ce qu’il devrait être, montre à quel point les armes dont il dispose sont de loin les plus puissantes : une volonté implacable d’exister et un imaginaire salvateur en toute situation.


L'analyse


Sans aucun doute, ce livre mériterait certainement qu’on s’y attarde un peu plus. Il faudrait même que certains professeurs de littérature anglaise se pose la question de l’étudier ou de le mettre à leur programme scolaire.


Compte tenu du symbolisme présent dans le roman et dans la densité des informations disséminées par Yann Martel, j’ai supposé finalement que l’auteur n’avait rien laissé au hasard (la marque des Grands) : par exemple, le tigre, Richard Parker, tient son nom d’un personnage d’Edgar Allan Poe dans Les Aventures d’Arthur Gordon Pym. Il s’agit, en effet, du jeune marin qui, échoué et mourrant de faim avec quelques compagnons d’infortune, propose : « en termes brefs, que l’un de nous fût sacrifié pour sauver l’existence des autres », rapporte le narrateur. Lors du tirage à la courte paille, c’est Richard Parker, celui qui avait donc proposé le cannibalisme, qui est choisi : « Je revins à temps de mon évanouissement pour voir le dénoûment de la tragédie et assister à la mort de celui qui, comme auteur de la proposition, était, pour ainsi dire, son propre meurtrier. »  Yann Martel a donc fait un clin d’œil au lecteur en le revoyant vers Poe.


Autre exemple significatif : le Tsimtsum. Le nom de ce navire japonais qui coule lamentablement dans l’océan pacifique est également le nom d’une théorie de la mystique juive, qui veut dire littéralement « Solitude ». Initialement, il n’existe qu’une réalité unique, c’est l’être de Dieu. Son premier acte est de se retirer en lui-même, pour laisser une place au monde. Cette contraction est le Tsimtsum.


Il y en a sans doute encore beaucoup, il faudrait creuser un peu…


Au final, un livre qui fera date


Yann Martel a effleuré le chef d’œuvre – à moins qu’il ne l’ait touché du doigt –, avec L’Histoire de Pi. En dépit de quelques longueurs (je n’ai pas « dévoré » ce livre) pendant le naufrage, l’introduction surtout, mais également le dénouement, tendent proprement au génie. Il y a également énormément à apprendre de ce livre, et les descriptions animales sont somptueuses (particulièrement, une description sublime de la hyène au chapitre 43). Un livre que je recommande à tous les amoureux des animaux, et des hommes…

 

Par Julien
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