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Rainer Maria Rilke est probablement un grand poète. Je dis "probablement" car je ne suis pas germanophone, et je fais peut-être partie de ceux qui considèrent que la poésie ne se traduit pas sans perte. Un peu comme la numérisation d'un CD par exemple en MP3 : on traduit, on change de format et comme le format est différent, il ne restitue pas l'ensemble du spectre contenu dans le media original. Ainsi, le langage est un format propriétaire et écrire un poème dans une langue, et le traduire dans une autre, c'est comme changer de format propriétaire. Si le traducteur est excellent, cela peut se faire sans perte ou presque. De toute manière, à l'instar d'un morceau de musique classique dont l'oreille ne perçoit pas l'ensemble des fréquences, l'esprit humain arrive-t-il à percevoir toutes les subtilités d'une poème, d'une délicate association de mots qui intervient au terme d'un cheminement poétique ?

Donc, Rainer Maria Rilke est probablement un grand poète. Et Les Lettres à un jeune poète révèle sans aucun doute la quintessence de ce qu'on pourrait appeler la sagesse de l'existence. Car Rilke n'est pas un homme comme les autres. Le "cher monsieur Kappus" ne reçoit pas les conseils de n'importe qui : il a directement affaire avec un sage, dont la correspondance nous est restituée ici. Et quand un sage donne un conseil, il s'empresse de recommander à son jeune apprenti que "Personne ne peut vous conseiller ni vous aider, personne". Astucieux, le sage. Dans la foulée, il s'empresse de renvoyer M. Kappus, avec tous les apprentis écrivains ou poètes de tous les temps, non seulement à leurs cahiers, mais également à leur foi la plus profonde. Rilke le sait, dans son immense sagesse (c'est l'expérience qui parle avant tout, car Rilke se souvient combien il a pu souffrir) : écrire est une nécessité. "Avant toute chose, demandez-vous, à l'heure la plus tranquille de votre nuit : est-il nécessaire que j'écrive ? Creusez en vous-même en quête d'une réponse profonde." Si la réponse est positive, alors il faut construire son existence en fonction de cette nécessité. Bigre ! Rilke est pour le moins radicale. Mais ce sont les paroles dont les adolescents sont friands ! Se donner corps et âme pour son art, voilà qui plait.

Les Lettres à un jeune poète ne sont pas seulement un livre de conseils utiles pour un jeune poète, mais surtout un livre de recommandations pratiques pour tout être humain qui se respecte. Ainsi, apprend-on que "l'été [...] ne vient que pour ceux qui sont patients, qui vivent comme s'ils avaient l'éternité devant eux", qu'il ne faut pas chercher "pour l'instant des réponses, qui ne sauraient [...] être données", car on ne serait "pas en mesure de les vivre", qu'il ne faut pas se laisser "abuser par les surfaces ; en profondeur, tout est loi". Que des choses simples, et essentielles, qui rappellent qu'un artiste, c'est avant tout un être humain qui a conscience de son existence, qui vit pour son art, pour lui-même, pour chercher des réponses qu'il sait pertinemment impossible à trouver au terme d'une existence, mais dont les contours se dessinent jour après jour, avec le recul, avec l'expérience, avec l'amour et la patience accumulées. Il cherche les réponses à son existence, il cherche sa place dans la Nature, sa place dans la société, auprès des autres, mais il doit le faire avec tout ce qu'il porte en lui, tout ce qui lui est propre.
Tag(s) : #Littérature germanophone

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