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Editeur : Gallimard (Folio)

Publication : Février 2009

Pages : 183

 

Entre Buzzati et Gaudé

Lorsque j'ai commencé à lire le récit de Juan Rulfo, j'ai saisi tout de suite deux analogies. L'une glorieuse, l'autre aurait pu l'être. Le premier est Le désert des tartares de Buzzati. Ecrit en 1940, l'oeuvre de l'italien transpire dans la mise en scène de Juan Rulfo. Son Pedro Paramo date de 1955, il est tout naturel de faire le lien entre les deux, tant le narrateur ressemble à Drogo. Le style est proche également, avec des phrases courtes mais précises.

Le second est Le soleil des Scorta de Gaudé. Je ne peux m'empêcher de penser que Laurent Gaudé s'est fortement inspiré du texte de Rulfo pour écrire certains passages de son roman. Dans Pedro Paramo, le soleil écrase les hommes, les paysages sont secs, arides. Les hommes sont des ombres d'eux-mêmes, lorsqu'ils ne sont pas des fantômes. Mais là s'arrête la comparaison avec le français. Rulfo est allé beaucoup plus loin qu'une simple évocation de cet univers désertique et brûlant. Il en a simplement fait le décor d'une bouche de l'enfer sur l'univers terrestre.

Un livre mystérieux

J'ai mis quelque cinquante pages avant de rentrer dans ce court roman assez étrange - le roman ressemble d'ailleurs bien plus à une nouvelle qu'à un roman, aussi bien dans son style que de par sa longueur. La polyphonie des voix qui surgissent d'outre-tombe pour raconter à Juan Preciado l'histoire du village de Comala, m'a complètement déstabilisé au début, je dois l'avouer. C'est probablement le second ouvrage mexicain que je lis dans ma courte existence, après L'instinct d'Inez de Carlos Fuentes, et tout ce que je constate, c'est que les auteurs mexicains sont complexes et oniriques. Peut-être n'est-ce qu'une coïncidence entre ces deux auteurs...
J'ai bien réussi à situer le personnage principal, Pedro Paramo. Le narrateur, Juan Preciado, a promis à sa mère mourrante de se rendre à Comala réclamer à son père, le fameux Pedro Paramo, je ne sais quoi de ce qui devait lui revenir. Il faut comprendre que "ce qui lui revient" se résume à apprendre l'histoire de ce village peuplé de fantôme, l'histoire et la décadence de Comala qui est également celle de Pedro Paramo, un semblant de chef sanguinaire qui aime particulièrement la chair fraiche des vierges (ou pas) des alentours.

La fertilité

L'un des thèmes majeurs du roman est la fertilité. A l'image de L'instinct d'Inez qui jouait beaucoup avec la fertilité faite Femme, Pedro Paramo évoque à la fois subtilement les images de l'aridité de la terre, les inquiètudes quant aux récoltes de maïs, les menstruations de Dolores le soir de ces noces avec Pedro Paramo, le comportement de Dorotea qui berce un semblant de bébé, son rêve où les anges plongent leurs mains dans son corps comme dans de la cire pour en sortir un foetus... Même la jeune Susana obligée par son père à fouiller les entrailles de la terre pour quelques pièces d'or restera marquée à jamais par cette quête de la fertilité.

L'ensemble des références à la fertilité contraste avec l'aridité du paysage, les pierres un peu partout, et toute cette terre qui appartient à Pedro Paramo mais qui transite au gré des arrangements des uns aux autres, arrosée par les orages et sous cette pluie d'étoile, porte en son sein un village lézardé où il n'est plus âme qui vive.

Les fantômes

Ou plutôt, si les âmes vivent encore. Les enveloppes charnelles ne sont plus, mais les âmes restent coincées dans ce monde, sorte de Purgatoire trop long long, véritable Enfer pour les autres, et même Paradis pour celles et ceux qui n'ont plus rien à espérer, comme Dorotea (p. 98) :
« Le ciel était si haut et ma vue si basse que je n'estimais déjà heureuse de savoir où se trouvait la terre. De plus, il a perdu pour moi tout intérêt à partir du moment où le père Renteria m'a assuré que je ne connaîtrai jamais le paradis. Il aurait mieux fait de ne pas me le dire. La vie est déjà assez pénible comme ça. La seul chose qui vous fait mettre un pied devant l'autre, c'est l'espoir qu'en mourant ils vous porteront quelque part ailleurs, mais quand on vous ferme une porte et que la seule qui reste ouverte est celle de l'enfer, alors, mieux vaut ne pas être né. Le Ciel, pour moi, Juan Preciado, c'est là où je suis à présent. »

La fertilité ("mieux vaut ne pas être né") rejoint l'une des autres questions essentielles posées dans Pedro Paramo : quelle la finalité de l'existence ? Pedro Paramo, ce père si fertile  et qui a tant d'enfant, mais qui n'engendre que la mort, va conduire à rendre un village comme Comola, autrefois vert, en une ruine abandonnée par les êtres humains, et uniquement peuplés par les tiques, quelques vachers ou autres oiseaux moqueurs (les oiseaux représentent également des symboles forts qu'il conviendrait d'étudier avec un peu plus d'application...). Il finit sa vie terrassé par l'amour qu'il porte à Susana.

Les personnages du roman, avec leurs voix d'outre-tombe, racontent ce qu'a été leur existence, et beaucoup se posent, indirectement au moins, la question de savoir le pourquoi de leur existence. Le père Renteria, par exemple, abattu de ne pouvoir recevoir lui-même l'absolution pour les crimes qu'il a pu commettre pour Pedro Paramo, devient à la fois le porte-parole et l'émissaire de la question existentielle.

De quoi rendre le roman universel. De quoi expliquer l'engouement qu'il a pu susciter, non pas à sortie, mais quelques temps plus tard, quand Borgès, Marquez ou Fuentes lui rendirent un hommage unanime.
Tag(s) : #Littérature sud-américaine

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